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Je ne connais que l'enseignement défectif, l'enseignement est forcément défectif : ne fais pas cela ! Les sots se moquent de la défense, de l'ordre moral, mais en art il n'y a que de l'ordre moral, parce que l'art, c'est un respect extraordinaire de l'être. Ce qu'un être doit faire, je ne le sais pas, alors je ne peux lui signaler que les erreurs qu’il commet.

Mais ce que je peux lui dire, c'est ce que nous avons de commun, c'est le péché originel. Je fais la même bêtise que lui, donc je peux lui dire de ne pas la faire, mais ce qu'il doit faire, cela ne me concerne pas.

Mon dessein est de montrer aux élèves les pièges et non pas de montrer ce qu'il faut faire, ni de leur dire : « oh ! regardez comme c'est beau ». S'ils ne voient pas ce qui est beau, on ne peut le leur apprendre. Ce qu'on peut leur apprendre, ce sont les pièges. Mon enseignement est un enseignement défectif, comme la théologie du même nom. Dans l’impossibilité de se prononcer sur la vérité d’une chose, on peut démontrer la vanité de son contraire.

Je peux dire que les godasses d'Arman, par exemple, n’appartiennent pas au domaine des beaux arts, mais dire ce qu'Arman doit faire, çà je n'en sais rien.

<La distraction est ce qui permet à l'homme de faire son devoir. L’art est ce qui distrait de la raison stérile. Le peintre est tellement mobilisé par l’agencement, l’harmonie des couleurs, les rapports de tons, que pendant ce temps-là il profite d’une hypersensibilité qu'il n'aurait pas, s'il avait mis en route le logiciel de l'intelligence discursive, de la raison raisonnante. Il voit beaucoup de choses, dont il n'a pas conscience d’habitude, puisqu’il juge autrement.

Je donne souvent l'exemple du développement photographique. Dans la cuve on voit monter l'image argentique et c'est une leçon fondamentale pour le peintre, car l'image ne monte pas d’une façon hiérarchique, c’est-à-dire qu’on ne voit pas d’abord apparaître les trous de nez, puis les yeux, les bras, le visage, puis la figure entière, puis le fond, comme le fait un amateur. L’ordre des couleurs est différent de l’ordre des choses.

De l'enseignement défectif.
<< Quand Dürer fait une étude de doigt ou d'ongle et bien c'est beau ! Cela n'a rien à voir avec les dessins des anatomies ou les dessins du Larousse qui, eux, sont proprement édu-catifs et laids. >>.

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Du visage

Le visage humain est un admirable répertoire de formes et nous lui attachons un intérêt exorbitant, puisque nous nous défendons nous-mêmes, alors que n'appartenant ni à la vigne, ni à la famille des cucurbitacées, nous sommes moins exigeants avec la représentation d'une grappe de raisin ou d'une citrouille.

Je ne sais pas si le visage est ce qu'il y a de plus difficile, mais je pense que j'aurais autant de difficulté à faire une bouteille comme Morandi, à plus forte raison comme Chardin. L'approche du visage est compliquée, parce que nous avons ce qui gène dans l’approche de toute connaissance, à savoir la préconnaissance. Il est évident que le visage humain est le domaine du visible sur lequel nous avons le plus de préjugés. Nous savons des tas de choses devant le visage, parce que tout visage est le nôtre ou du moins le reflet du nôtre.

C'est le visage humain qui rencontre le plus d'interdits intellectuels et ce sont ces interdits qui rendent le portrait d'un visage particulièrement difficile. Par ailleurs une certaine affinité avec le sujet nous rend partie prenante. Les choses deviennent plus difficiles, les idées préconçues plus nombreuses et l'exécution beaucoup plus hésitante et embarrassée.

Avant d'être "une surface plane recouverte de couleurs en un certaain ordre assemblées", un tableau est essentielllement une ouverture au dialogue.

Le peintre est une sorte de lunette - les lunettes ne sont pas le paysage, le paysage est en chacun de nous, une peinture sans spectateur est une lunette sans œil. Les lunettes fausses n'ont pas de verre; on voit si bien au travers qu'elles ne servent à rien, comme un art d'imitation hautement fidèle.

Borner la peinture à son pouvoir de fournir des objets une image facilement identifiable, c'est utiliser la Ve Symphonie pour appeler au secours. Accessoirement la musique est aussi un bruit.

Sans spectateur, une peinture est comme la couleur soustraite aux rayons du soleil - le tableau ne donne rien, il formalise ce qu'il reçoit et le rend. La peinture est une industrie de transformation, la toile blanche est l'image latente de nos souvenirs.

Le peintre est le révélateur, l'art en fixe l'image contre le destin. De quel droit donner un "sujet" au propre rêve de qui regarde? C'est que le peintre n'a pas d'intention, mais la peinture en a.

En tant que "spectateur habitué" je pense utile de donner un sens. On peint toujours pour ou contre les autres. Le non conformisme, plus que tout autre, veut un public.

L'art sans spectateur n'existe pas; la prière, qui semble s'en passer, est un dialogue exemplaire.

La peinture est la chair de la prière.

Comme la couleur trie la lumière, le tableau a ce pouvoir d'oubli qui rend heureux le souvenir.

Le spectateur ne pourrait rien donner qu'il n'ait reçu lui-même, éternelle transmission de ce qui n'est que du vent, exactement ce que nous appelons l'âme.

Aussi ai-je écrit pour vous un titre sous les couleurs ordonnées qui ont besoin de votre cœur, pour servir de tableau.


T e x t e sI e x t r a i t sI d e s

Vision CREATRICE

P h i l i p p e L E J E U N E

Mémoire Vivante, éditeur. 12, rue Lacuée, 75012 P A R I S

Le portrait est un genre en soi. Velasquez n'a pratiquement fait que des portraits et le portrait peut être la mère de Whistler ou les Benelli de Degas. Et le portrait de son fils par Cézanne, n'est-ce pas ce qu'il a fait de mieux ? Bien sûr que si, et les autoportraits, où il atteint le génie absolu. La puissance du portrait est partout.

Extraits des CARNETS D'ATELIER